P49/ "Kintsugi pour demain" 

J’ai passé mes années d’adolescence en Australie occidentale, où j’ai arpenté les terres rouges du parc national de Kalbarri, fissurées par des millénaires de sécheresse. Quand la température dépassait les 40 degrés et que j’avais oublié mon bucket hat au collège, j’étais punie pendant la pause du midi en patientant sous l’ombre d’un eucalyptus– lui-même gardé en vie par l’eau désalinisée de la Perth Seawater Desalination Plant. 
Dix ans plus tard, j’étais chargée de la gestion de bassins d’eau au sein de la sous-direction de l’environnement et du climat au Quai d’Orsay. La question de l’eau, ou plutôt de son manque alarmant dans notre monde, m’a toujours suivie.

Les fissures de l’Australie me paraissaient comme les stries de la peau d’un vieillard. Elles me semblaient aussi ancestrales que le territoire lui-même, comme si cette sècheresse lui avait toujours appartenu, depuis le début des temps. J’avais envie de les faire disparaitre, de « réparer » ces craquelures par je ne sais quelle crème apaisante adaptée au cuir terrestre. J’ai cherché un remède métaphorique qui me permettrait de remédier à cette sécheresse, et je crois l’avoir trouvé dans la technique japonaise du Kintsugi (金継ぎ) (signifiant « réparation en or »), permettant de réparer des céramiques ou porcelaines brisées par une laque en poudre d’or. 
Au lieu de cacher les fissures, la méthode du Kintsugi les met en avant, triomphantes sur les blessures du passé. 

J’avais envie d’appliquer cette technique de réparation aux fissures de notre terre, et c’est pourquoi je propose une huile sur toile intitulée Kintsugi pour demain, représentant un monde futur, où nous aurons, j’espère, suffisamment innové, tant dans le domaine politique que technologique, pour pallier cette sècheresse et offrir à tous l’accès à l’eau saine. 

La peinture a toujours été pour moi un moyen de combler un doute. Quelle profondeur peuvent atteindre les fissures de notre terre asséchée ? Serions-nous en mesure de restaurer ce sol blessé ? Comment lutter contre le manque d’eau pour les populations du monde entier ?
Ces interrogations me rongent, et la peinture me permet d’y réagir spontanément. Avec Kintsugi pour demain, j’ai tenté un acte de réparation d’un monde en stress hydrique. Après avoir tracé les contours des fissures au crayon à aquarelle, représentant un sol craqué, j’ai peint des centaines de maisons à l’intérieur de ces fentes, comme l’expression d’une présence humaine limitée par les ravages de la sécheresse. Mais il s’agit d’un monde guéri : les fissures, peintes en laque de poudre d’or, ne se voient pas d’une vue frontale. Il faut considérer le tableau depuis un angle diagonal, afin de percevoir les reflets dorés des fissures, comme les cicatrices d’une sécheresse vaincue. 

J’ai privilégié la peinture à huile, car c’est une peinture stratifiée qui, par la superposition des couches de couleur, me permet de m’engager dans un acte de construction d’un monde qui est à mon sens meilleur, sans vouloir tomber dans un quelconque utopisme. Mon intérêt pour la peinture, je le puise dans cet espoir de trouver une réponse matérielle à une incertitude psychologique. En tant qu’autodidacte, m’attarder sur des considérations techniques a peu de sens pour moi. L’essentiel, c’est avant tout la traduction immédiate de mon émotion face au doute, et que le fond de mon propos « tienne » dans la forme matérielle et picturale que je lui confère.