P35/ "Nés de la dernière pluie"
Les thématiques soulevées par ce concours me tenant très à coeur, j’ai souhaité explorer les propriétés spécifiques de la peinture à l’huile, dans une forme à la fois abstraite mais ayant dans ses lignes fondatrices une tendance figurative. J’ai tenté de jouer avec l’effet de dilution de la peinture à l’huile par la térébenthine, avec des contrastes d’épaisseurs et de matières, de sec et de mouillé, pour provoquer ces effets de coulures. J’ai aimé observer ce processus de recouvrement en strates, qui laissait place à la surprise des mélanges de couleurs. Des territoires assoiffés grignotant l’espace du végétal encore sain aux arbres filamenteux dont les cimes se rejoindraient au sommet, en passant par des lianes asséchées miroitant dans un reflet, c’est en somme un paysage coulant que j’ai choisi de réaliser.

Aujourd’hui, la sécheresse imprègne le vivant. La Terre est majoritairement constituée d’eau, mais elle transpire sous la chaleur. Tout est en équilibre, dans le cycle de l’eau, jusqu’à ce que tout bascule. L’air gourmand peut aspirer les réserves d’eau vitales à la surface terrestre, qui devient aride et dépérit. La hausse des températures provoque une désertification de nombreuses régions du monde (sud-ouest de l’Amérique du Nord, Europe méridionale, Moyen-Orient, Australie). Sur une planète qui peine à se refroidir, les pluies deviennent diluviennes, et provoquent davantage d’inondations. D’ailleurs, les arbres très anciens nous permettent d’inscrire le présent dans le temps très long de la planète. Leurs cernes annuels de croissance déroulent l’histoire des années sèches et des années humides du passé, des fluctuations du taux d’humidité des sols qui les nourrissent. Dans certaines régions, les sécheresses n’ont rien d’anormal, mais ce qui est inquiétant est qu’elles se produisent partout au même moment.

Depuis plusieurs années, je m’intéresse dans ma pratique aux rapports des humains au vivant. Inspirée par les systèmes vivants, corps mouvants, modèles naturels re-génératifs et toute chose en développement, en perpétuelle évolution, en lente progression, j’ai à coeur d’oeuvrer à dépasser l’intemporelle dichotomie nature-culture dans mes projets artistiques. Ainsi, j’ai d’abord tenté d’étudier mon environnement de manière naturaliste en dessin. Puis lors de mon cursus aux Beaux-arts de Nantes la confrontation et l’assemblage des formes brutes urbaines au végétal foisonnant, que j’ai associé aux ramifications des réseaux neuronaux, m’ont interpellée. Je m’arrête sur des structures naturelles intrigantes, et essaie de les collecter.
J’aimerais questionner nos croissances, nos excroissances, notre inscription dans notre environnement ; appeler à se décentrer, à passer par l’émotion, accueillir nos vulnérabilités individuelles et les fragilités collectives.