N20/ "Lae rêveureuse et les forêts"

Lien audio de la pièce sonore: https://soundcloud.com/marine-ducroux-312558861/lae-reve-reuse-et-les-forets

hauts-parleurs, pièce sonore quatre canaux diffusant des récits de rêves solastalgique, cartes postales, câbles en cuivre, aimants, impressions 3D. Crédits photographiques: ©SidonieRonfard

Le sensible, selon le philosophe E.Coccia , est bien ce qui vit à la surface des choses comme une sorte d’hyperespace, de vibration qui a une fonction cosmologique : permettre l’aspiration à l’unité. Elle interroge constamment cette notion de seuil et de porosité, que ce soit entre les humains et les autres vivants, l’urbain et le tiers-paysage, le post et le pré-industriel, ou encore entre ce qui est jugé rationnel et irrationnel. Elle met en relation ses gestes et ses pièces à la manière d’axiomes d’un conte oublié, semant les indices, brouillant les pistes, mêlant les registres et les sources formelles : les narrations par-là créées sont fragmentaires et demeurent ouvertes. Elle détache les formes, les signes et les images de leur fonctionnalité, de leur valeur productive normée, afin de les amener vers une forme de douceur. Elle tente ainsi de faire surgir des possibilités de liens et de tendresse, mais aussi de rouvrir le temps et les possibilités par une fragilité narrative proche de la poésie. De renouer, enfin, avec une certaine attention du futur.

La pièce présentée, Lae rêvereuse et les forêts, est une pièce sonore multicanale diffusée au moyen de cinq hauts parleurs. Elle mêle à ces récits des gestes sculpturaux discrets: des câbles de cuivres entremêlés, des aimants en équilibre ou encore des insectes presque invisibles viennent ponctuer et visibiliser ce discret réseau de rêves.
Durant un an, une collecte de rêves et d’archives de rêves a été menée auprès d’ami.es, d’inconnu.es, ou encore via des ouvrages de sociologies. Datés des dernières décennies, ces rêves lus à voix hautes ont pour point de rencontre une peur solastaligique; c’est à dire marquée par le sentiment de détresse et d’angoisse ressenti face aux transformations négatives subies par l’environnement.
Innondations, assèchements, désertification, mais aussi désirs de reconnexion au monde ou tendresses inte-espèces s’entrecroisent ainsi au fil des récits collectés. Ces éléments, nouveaux tropismes de notre monde onirique, dessinent en filigrane la manière dont les dérèglements actuels marquent nos inconscients collectifs contemporains, tout en laissant deviner l’esquisse d’un rhizome de lutte potentielles.
Le rêve induit en effet des ressentis nouveaux, une distance, un décalage et un changement de perspective aboutissant à une compréhension différente de la situation.
C’est un espace qui échappe à la pensée productive, rationnelle, et permet à nos peurs et à nos tristesses d’avoir une place. Or, nos larmes, selon Romain Noël, sont cette « bénédiction », cette «découverte, en soi et à travers l’autre, d’une zone d’affectivité», qui renouvelle donc une attention à l’égard des autres vivants, et du monde.