S9/ "Dorothy"
Lien vidéo : https://vimeo.com/940373417?share=copy
Dorothy – Sable, fil électrique, ruban LED, carton peint en noir.  190 (L)) x 126 (l) x 180 (h) cm.

« Waly, la baleine "égarée" en Méditerranée : "ses chances de s’en sortir sont très maigres" » titrait France Inter le 6 mai 2021. Un peu plus d’un an plus tard, la préfecture de la Seine maritime dévoilait les résultats de l’autopsie d’une orque morte dans la seine. Celle-ci, égarée, aurait succombée d’une blessure par balle dans la tête. Ces histoires de cétacés succombant après de longues journées d’errance nous ont inspiré la création de Dorothy.

Nous avons choisi de donner un nom propre à cette production, à la manière dont on nomme les cétacés perdus, ou bien certains phénomènes climatiques. Ces deux phénomènes sont tous deux intimement liés au changement climatique et à l’activité de production capitaliste. De plus, le fait que les sociétés humaines donnent des noms propres à des cétacés est ambivalent. En effet, cela participe à souligner la singularité de l’animal. Néanmoins cela renvoie également à sa domestication et à sa soumission à l’homme.
L’élément principal de notre travail est la question de l’impact des sons produits par l’Homme sur certains animaux marins. Par conséquent, nous avons voulu axer notre installation principalement sur le son. Deux raisons président à cela. D’abord, les cétacés sont connus pour se repérer dans l’espace et pour communiquer entre eux grâce à l’écholocalisation. Leur existence et leur capacité à survivre dans le milieu marin dépend donc essentiellement des sons.
Les activités humaines dans l’océan sont pourvoyeuses de bruit. Notamment, les sonars qu’utilisent les sous-marins perturbent et désorientent les cétacés. Dans certains endroits très fréquentés par les humains, tels que le détroit de Gibraltar, des cétacés se noient (ne pouvant plus remonter à la surface pour respirer) à cause de la pollution sonore si intense qu’ils en perdent toutes leurs facultés. Il nous semblait donc important de mettre en exergue cette source de pollution majeure pour les océans.

Nous avons créé un dispositif sonore qui rassemble volontairement des bruits mécaniques, et des sons évoquant quelque chose de plus organique. Pour ce faire, nous avons décidé d’utiliser les bruits générés par les appareils de maintenance d’un aquarium (siffon, filtre, bulleur, chauffage...). Pour une immersion du spectateur ces sons sont diffusés par deux enceintes placées en stéréo des deux côtés de l’installation.
Le milieu artificiel constitué par l’aquarium a également été une grande source d’inspiration dans la création de Dorothy. Aborder la question des océans sans évoquer leur artificialisation et l’impact de l’activité humaine sur ceux-ci, nous semblait impossible.
L’aquarium, en se faisant le théâtre d’une nature reconstituée mécaniquement, et souvent à visé esthétique, nous semble être particulièrement évocateur de notre rapport au vivant aquatique. De plus une étude de l’université de Bristol a démontré que les bruits générés par les appareils aquariophiles que nous avons enregistré stressaient les poissons domestiques, et altéraient leur santé.
Dorothy tente donc de mettre au jour que les organismes aquatiques ne partagent pas le même monde sonore que nous (ils communiquent grâce à des sons qui ne sont pas audibles par l’oreille humaine), mais qu’en même temps les sons produits par les humains affectent grandement la faune aquatique qui peut ressentir une souffrance intense.

Cette interpénétration des milieux est rendue dans Dorothy par le flou qu’il peut y avoir dans le son entre ce qui relève de l’organique (son pulsatile) et du mécanique (vibrations). La lumière renvoie tant à l’océan qu’à l’aquarium. Étant donné la manière dont elle est disposée elle peut évoquer un bloc opératoire, dans lequel pourrait se dérouler une autopsie. La couleur rose du gravier renforce cela, ainsi que la lumière froide des LED. De plus, et par sa composition, le gravier est naturel. Ici, la couleur rouge-rose et la forme géométrique parfaite renvoie à une dimension artificielle. Le choix de la forme rectangulaire permet une certaine liberté d’interprétation pour le spectateur. S’agit-il d’un aquarium ou plutôt d’une tombe, ou encore d’une toile renversée au sol ? Le fil électrique a été laissé volontairement apparent, venant interroger le spectateur. En effet, on ne sait pas vraiment si la lampe repose sur ce fil, ou bien si ce fil tombe de la lampe. Grâce à cela, nous avons souhaité évoquer la perception de gravité qui est différente entre le milieu aquatique et celui terrestre.

Dorothy a pour préoccupation principale, non pas de condamner, mais davantage d’envisager sous un nouvel angle notre rapport au reste du vivant, ainsi que les liens entre les milieux « humains » et « non-humains », dans le cadre de notre société à l’ontologie naturaliste au sens où l’a défini Philippe Descola.